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mercredi 4 juin 2014 | Par Yves Charnet

Le vol des mots

Contribution / réaction d’Yves Charnet, écrivain, après les élections européennes
 
Lettre à Jean-Luc Mélenchon
Toulouse, 31 mai 2014
 
Cher Jean-Luc Mélenchon,
 
C’est un interminable week-end en tenue de gris dans la ville rose. La ville rosse. Vous connaissez bien cette cité deux fois traversée par l’eau. La belle Garonne & le canal du Midi. Je regarde de nouveau votre intervention. Presque une semaine après. J’étais rentré tard, dimanche dernier, d’une soirée de musique sous la pluie. Le « Week-end des curiosités » au Bikini. Mon fils & ses Kidwise y jouaient. Joie comme en plus. J’ai vu les résultats en rentrant. Et votre intervention. C’est une étrange semaine. Depuis. Je fais partie de ceux que cette catastrophe n’a pas surpris. Chronique d’une Chose annoncée. Il m’est arrivé de l’enseigner à mes élèves. Et depuis plusieurs années. Ce n’est pas la question. Cassandre & son double. La question est que cette Chose qui devait arriver est donc arrivée. Comme les résultats d’une analyse sanguine pour une sale maladie. Cette Chose n’en finira plus d’arriver. Dans nos années sans horizon. Cette Chose dont il nous reste à trouver le nom. Pour l’affronter lucidement. Et qui sait, peut-être, efficacement. Donc je regarde de nouveau, sur mon petit ordi, la video de votre intervention. Votre stupeur de boxeur sonné, votre voix brisée. Et je veux vous remercier de ça. De ça aussi. Vous m’avez déjà beaucoup donné. Depuis des années. Vous m’avez arraché, lors de la dernière campagne présidentielle, à ma mélancolie démocratique. À mon dégoût boudeur. C’était une pose commode. Une façon, aussi, de s’en laver les mains. « Que ce monde aille à sa perte. » Marguerite Duras, Le Camion. Je m’en tenais à cette phrase. Cette formule « révolutionnaire ». Et puis, revenant de loin, vous êtes venu souffler sur les braises de notre mémoire rouge. Les braises de notre enfance tenace. Vous êtes venu redire, et contre vents & marées, ces mots qui m’ont réveillé. Ces mots de passe. Vous êtes venu reparler de la Gauche. Du désir de justice, de l’exigence de fraternité. J’en passe. Et des plus flambloyants. Je n’en ai d’abord pas cru mes oreilles fatiguées. Et gais rossignols & merles moqueurs. Et puis je suis venu vous écouter. Sur les places à ciel ouvert, dans des salles ferventes. Je suis venu agiter les drapeaux de l’éco-socialisme. Les drapeaux rouges & verts du seul avenir qui vaille. Ce fut une flambée d’espérance inespérée. Un merveilleux feu de paille. Cela m’a même permis de supporter l’insupportable. La trahison permanente de François Hollande & des fantômes de cette macabre comédie. Je ne sais où en serait, sans vous, mon dégoût. Ma colère.
 
Il y avait, dans ces moments d’intensité politique, une chose que je veux absolument dire. Une chose rare et qui, dans ces temps de vulgarité généralisée, n’appartient qu’à vous. L’ardeur pédagogique. Si votre voix sonnait si juste, si fort, c’est parce qu’elle renouait le vieux fil. Celui de Hugo, de Jaurès. C’est parce qu’elle était habitée par cette parole enseignante. Cette intelligence contagieuse. C’est parce qu’elle refaisait, et sur nouveaux frais, le pari de la formation du peuple par la pensée. L’autre éducation. Et chacun de ceux qui vous écoutaient était intimement sensible et reconnaissant devant cet effort d’une réflexion construite au fur & à mesure. Vous nous aidiez, dans la confusion de ces temps frauduleux, à comprendre ce qui se passait. Identification interminable de la Chose. Je me permets d’autant plus d’insister sur ce point que je crois, avec le recul, que c’est la principale cause de cette haine dont vous poursuivent tous ceux qui veulent vous empêcher de (nous) parler. Et de (nous) parler ainsi. C’est la haine de l’intelligence. Et la haine de l’éducation. Dans une époque qui a depuis longtemps vendu ces valeurs au profit de la bouillie médiatique. J’insiste d’autant plus sur ce pari pédagogique dans votre action politique que c’est lui qui vous a permis, dimanche soir, de faire cette analyse de votre défaite. De notre défaite. Car elle est là. Cuisante. Car elle fait mal. Méchante. Vous êtes meurtri. Physiquement atteint. Vous avez la voix blême. Le visage défait. Vous ne trichez pas. Pas votre genre. Vous vous demandez, au bout du combat, comment nous en sommes arrivées là. La France, la Gauche. Et vous faites soudain cette hypothèse stupéfiante. Cette hypothèse sidérante. Vous vous laissez traverser par elle. Fusée de détresse. Vous proposez soudain comme explication que les premiers responsables sont ceux qui « lorsque les évènement s’avançaient nous ont volé les mots pour les penser ». Mots privés de leur sens, deutungslos (selon le poète). Et c’est dans cette dé-symbolisation du monde que le pire peut, non seulement se loger, mais avancer, gagner, grogner à visage de moins en moins couvert. Voilà.
 
( … )

Le vol des mots

À la détresse des temps s’ajoute, en effet, cette misère spécifique. La privation des mots. « C’est la faute, le crime – dites-vous – le plus impardonnable. » Dans le crépitement des appareils photos, la brutalité de la scène médiatique. Et puis les mots, les premières victimes de ce vol démocratique, vont bientôt vous manquer. Tribun, un instant, interloqué. Il y a de plus en plus de blancs entre vos phrases. De plus en plus de blancheur dans votre voix. Vous essayez de continuer. Quelques instants encore. Mais le mal est fait. Là, en direct. Vous voudriez parler à la « belle patrie ». Aux « travailleurs ». Mais le vol des mots subtilise jusqu’à votre parole. Votre parole coupée. La maladie est déjà dans la langue. Dans les mots. Et c’est cela que – à votre corps défendant, peut-être – vous incarnez, dimanche soir, dans cette prise de parole qui dit que la parole est sans prise sur la Chose. Plus de discours. C’est comme un poème. Soudain. C’est une voix très ancienne. Venue des vieux temps. C’est la voix du chagrin. Et de la pitié. C’est la voix de la tristesse. La voix même de l’inconsolation. C’est la voix des larmes. Et de l’alarme. Et vous ne la faites pas taire. Bien au contraire. C’est vous qui allez bientôt vous taire. Quitter la tribune. Mais je tenais à vous dire publiquement que cette défaillance de votre voix, au moment même de penser pareil vol des mots, continue de me paraître, une semaine après le scrutin d’une catastrophe annoncé, la seule attitude à la mesure de la Chose. Merci pour ça, pour ça aussi. Car c’est dans ce vol des mots dont, seul, vous aurez, dimanche soir, témoigné qu’a toujours déjà commencé de s’élancer le vol noir des corbeaux. Mais ces mots subtilisés, il est d’autant plus urgent de se les réapproprier qu’ils s(er)ont les premières armes de la résistance à venir. La résistance sans fin.
 
Yves Charnet, écrivain.

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